[ HAITI-POLITIQUE ]
Par : Francklin Benjamin, Citoyen engagé | Docteur en Philosophie Politique
En mettant le projecteur sur les anciens membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) et sur le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé dans ma chronique du 7 février, mon propos n’était nullement de détourner l’attention du rôle central joué par ce que l’on appelle commodément le secteur des affaires dans la production et la reproduction du désastre haïtien.
Il ne s’agissait pas davantage d’un raccourci analytique qui réduirait la crise actuelle à une simple faillite politique. Une telle lecture serait insuffisante, car la crise haïtienne relève tout autant , sinon davantage, d’un système de domination économique structuré, historiquement installé et constamment reproduit.
Nul n’a besoin d’être un lecteur assidu de Jean Price-Mars, d’Edmond Paul, d’Alain Turnier, de Claude Moïse, de Fred Doura ou de Benoît Joachim, entre autres, pour comprendre que les élites économiques haïtiennes , devenus au fil du temps une oligarchie économique prédatrice, occupent une place déterminante dans le destin tragique du pays.
L’état actuel d’Haïti est le produit d’une captation prolongée de l’État, issue d’une alliance organique entre des élites politiques structurellement faibles et des élites économiques puissantes et yant capilisé sur un commerce de redistribution de produits de consommation destnés à une population enfermée et forcée de choisir entre des solution qui ne sont au fond que les mêmes.
La politique de désinvestissement menée dans des secteurs pourtant vitaux pour le pays, l’absence d’un système de crédit capable de soutenir les petits entrepreneurs, l’élimination de la concurrence dans l’attribution des marchés publics, ainsi que la signature de contrats régaliens de longue durée en dehors de tout débat public et de toute transparence, constituent autant de preuves que les nantis du pays exercent un pouvoir qui rappelle, par bien des aspects, le système de l’Exclusif hérité de la période coloniale.
Il apparaît par ailleurs évident que l’établissement et le maintien des gangs criminels ne pourraient survivre aussi longtemps, ni fonctionner avec un tel niveau d’équipement, sans un laxisme structurel dans la gestion des ports, largement sous le contrôle des grands commerçants de la place.
Ce qu’il faut nommer clairement, c’est la transformation du pays, d’une part, en économie de comptoir : un espace sans projet national, réduit à un lieu où l’on ne fait que vendre — « pour le bonheur » forcé de plus de douze millions d’Haïtiens « rmprisonnés » à ciel ouvert. D’autre part, le territoire s’est mué en un espace propice au foisonnement de trafics criminels de toute nature.
Dans le premier cas, la richesse est générée sans création réelle, sans redistribution, et sans que les taxes dues à l’État soient correctement payées. Dans le second, l’argent du crime participe activement à renforcer la mainmise sur ce qu’il reste à conquérir : des espaces de vente captifs, occupés par des consommateurs pris au piège de l’enfermement territorial. Lorsqu’on est privé de la possibilité de circuler librement, tout s’achète sous contrainte, le couteau sous la gorge. On imagine sans peine le niveau de rentabilité d’un tel système.
Cette rentabilité, toutefois, ne sert qu’à alimenter la consommation mondialisée des élites commerçantes, qui ne se privent pas de dépenser leur argent dans les grandes métropoles occidentales et désormais dans les enclaves luxueuses du Moyen-Orient, dans un mouvement de désinvestissement systématique du territoire national.
Historiquement, cette oligarchie n’a jamais renoncé au contrôle indirect de l’État. Dès le XIXᵉ siècle, elle exerçait ce pouvoir de concert avec les puissances coloniales et impérialistes de l’époque. Ensemble, elles ont longtemps gouverné par procuration, plaçant sous tutelle des politiciens interchangeables, souvent dépourvus de légitimité populaire mais avides de reconnaissance et de ressources.
La rupture que semble porter la transition amorcée le 07 février et dirigée désormais par Alix Didier Fils-Aimé tient au fait que cette médiation politique est désormais devenue superflue. Nous assistons à une prise directe du pouvoir, où les détenteurs du capital n’ont plus besoin de masquer leur domination derrière une façade politique, jadis incarnée par des figures politiques tradtionnelles.
La nouvelle transition en cours n’est donc pas une transition politique classique. Elle marque un renversement structurel des rôles : les acteurs politiques sont relégués au second rang et jetés en pâture à l’opinion publique comme responsables exclusifs de l’instabilité, après avoir été entièrement soumis aux intérêts économiques nationaux et internationaux qui dictent l’agenda, sélectionnent les hommes et arbitrent les conflits.
Certains observateurs persistent à croire que cette nouvelle configuration du pouvoir pourrait, par pragmatisme ou par lassitude, déboucher sur un projet de stabilisation et de développement. Cette lecture relève d’un optimisme déconnecté de l’histoire. Car, les conditions mêmes de cette prise de pouvoir, marquées par l’ingérence étrangère, la tolérance internationale du statu quo et le rôle de grand ordonnateur joué par États-Unis d’Amérique , rendent hautement improbable toute inflexion en faveur de l’intérêt général. De plud, le secteur économique dominant traîne une constante historique : celle de marchander la souveraineté nationale dès lors que ses intérêts immédiats sont garantis.
Haïti est aujourd’hui prise dans un piège systémique. Elle ne passe pas simplement d’un mauvais gouvernement à un autre ; elle glisse d’une domination politique instable vers une domination décomplexée du secteur économique sur la politique. Les conditions internationales actuelles, conjuguées à l’effondrement du champ politique interne, créent un alignement favorable à cette confiscation prolongée du pouvoir, appelée à s’inscrire dans la longue durée.
Les prochaines élections constituent déjà le terrain central de cette bataille, non pas comme horizon démocratique, mais comme simple mécanisme de légitimation minimale, si tant est qu’elles aient lieu.
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Francklin Benjamin, Citoyen engagé
Montréal, le 08 février 2026.