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L’UEH contre l’État : le bras de fer qui menace la réforme de l’enseignement supérieur haïtien

[ HAITI-UNIVERSITÉ ]

Une bataille juridique et idéologique sans précédent secoue le système universitaire haïtien. D’un côté, le Conseil de l’Université d’État d’Haïti (CUEH), bastion historique de l’autonomie académique. De l’autre, le pouvoir exécutif et son nouvel organe de régulation, l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS), censé mettre fin à des décennies d' »anarchie universitaire ». Au cœur du conflit : un décret contesté par le CUEH et des visions radicalement opposées de l’avenir de l’enseignement supérieur en Haïti.

Dans une note officielle signée par le recteur Dieuseul Prédélus, le CUEH dénonce une initiative jugée « anticonstitutionnelle » et « contraire à la hiérarchie des normes juridiques ». L’argument avancé est clair : l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS) porterait atteinte à l’autonomie et à l’indépendance de l’UEH garanties par la Constitution de 1987, notamment dans ses articles 32, 208 et 209.

Mais au-delà du débat juridique, une question plus politique et institutionnelle s’impose : s’agit-il réellement d’une défense de l’autonomie universitaire ou d’un refus du contrôle et de la reddition de comptes ?

L’offensive régulatrice du pouvoir exécutif

Le 30 décembre 2025, le Moniteur, journal officiel de la République, publiait un arrêté qui allait mettre le feu aux poudres. L’acte nommait les sept membres du Conseil de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (CESRS), l’organe directeur de l’ANESRS, une agence créée par le décret du 11 mars 2020 sous la présidence de Jovenel Moïse mais restée longtemps inopérante.

Le conseil nouvellement installé présente une composition soigneusement équilibrée : trois membres désignés par le pouvoir exécutif, un par la Conférence des Recteurs et Présidents d’Universités Haïtiennes (CORPUHA), un par le ministre de l’Éducation, un par les associations scientifiques et un par les associations patronales. Son président est le Dr Hérold Toussaint, un ancien vice-recteur de l’UEH, choix qui semblait destiné à rassurer la communauté universitaire.

Cette mise en œuvre effective de l’ANESRS « une rupture avec l’immobilisme institutionnel des dernières décennies », selon l’analyse de Marc-Donald Vincent publiée dans Le Scientifique. Pour ses partisans, l’agence représente le seul moyen de restaurer la crédibilité des diplômes haïtiens, dévalorisés sur la scène internationale en raison de « la prolifération d’institutions non accréditées » et de « l’absence prolongée de régulation ».

« une rupture avec l’immobilisme institutionnel des dernières décennies », selon l’analyse de Marc-Donald Vincent

Pourquoi le Conseil de l’Université d’État d’Haïti redoute la mise en œuvre du décret de 2020 sur la régulation de l’enseignement supérieur ?

Autonomie ne signifie pas absence de régulation

Il convient de rappeler un principe fondamental : l’autonomie universitaire n’a jamais signifié souveraineté absolue. Dans toutes les démocraties modernes, les universités jouissent d’une liberté académique, mais elles évoluent dans un cadre national de régulation, d’accréditation et d’assurance qualité. La régulation ne vise pas à restreindre la liberté scientifique ; elle vise à protéger les étudiants, garantir la qualité des diplômes et assurer la crédibilité internationale du système.

En Haïti, l’enseignement supérieur souffre précisément d’un déficit de normalisation : prolifération de programmes non évalués, diplômes non reconnus, partenariats opaques, faibles mécanismes d’assurance qualité. Le décret de 2020 cherchait justement à corriger ces dérives structurelles.

Refuser ce cadre revient objectivement à défendre le statu quo.

La question sensible des accréditations

Derrière la contestation constitutionnelle se cache un enjeu plus concret : la validation obligatoire des programmes. Si l’ANESRS exerce pleinement ses prérogatives, toute université – publique ou privée, y compris l’UEH – devrait soumettre ses nouvelles licences, maîtrises et doctorats à un processus d’évaluation et d’accréditation. Autrement dit, l’UEH ne pourrait plus créer un programme de formation sans contrôle externe. C’est précisément ce point qui semble cristalliser les tensions.

L’exemple récent du Master en Analyse des Politiques Publiques dans le domaine de l’Économie et des Finances (MAPPEF), lancé le 23 janvier par le recteur Prédélus en partenariat avec le MEF, l’EUDE Business School d’Espagne et l’Université Ibn Tofaïl du Maroc, illustre cette problématique. Ce programme a été annoncé sans validation préalable du Conseil de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de l’ANESRS.

Dans un système régulé, une telle démarche serait impossible.

La question est donc légitime : l’UEH souhaite-t-elle conserver la liberté d’ouvrir des programmes sans évaluation indépendante ?

Une opposition difficile à justifier

Le paradoxe est frappant. Le Conseil de l’ANESRS est composé de sept personnalités reconnues du monde académique, dont plusieurs anciens responsables universitaires. Son président, Dr Hérold Toussaint, est lui-même un ancien vice-recteur du Conseil de l’UEH.

De nombreuses institutions d’enseignement supérieur du pays ont d’ailleurs salué son installation.

Pourquoi, dès lors, l’UEH se singularise-t-elle dans cette contestation ?

À moins d’adopter une posture strictement corporatiste, il est difficile de soutenir que toute forme de régulation constitue une atteinte à la Constitution. L’argument juridique paraît fragile ; l’argument institutionnel, plus plausible : la perte d’un pouvoir discrétionnaire historique.

Un enjeu national, pas institutionnel

Ce débat ne devrait pas être réduit à une querelle de compétences entre l’Exécutif et l’UEH. Il concerne l’intérêt général. Un pays qui aspire à moderniser son système éducatif ne peut pas laisser chaque université définir seule ses normes, ses diplômes et ses standards de qualité. La crédibilité internationale, la mobilité académique et la reconnaissance des titres en dépendent. Sans régulation, il n’y a pas de système. Il n’y a qu’une juxtaposition d’initiatives isolées.

L’UEH, en tant que principale institution publique d’enseignement supérieur, devrait logiquement être la première à soutenir un mécanisme d’assurance qualité nationale, et non à s’y opposer.

Le conflit semble désormais ouvert et avance vers un affrontement institutionnel inévitable. D’un côté, l’Exécutif entend appliquer le décret de modernisation ; de l’autre, le CUEH invoque la Constitution pour préserver son autonomie. Mais si cette opposition se transforme en blocage systématique, ce sont les étudiants, les chercheurs et la crédibilité du système universitaire haïtien qui en paieront le prix. La question n’est donc plus juridique. Elle est politique et morale.

l’UEH défend-elle l’autonomie académique ou protège-t-elle un espace sans contrôle ?

En tout cas, dans un État moderne, l’excellence ne craint pas l’évaluation. Elle la recherche.

A suivre !

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La Rédaction | Bambou Info | www.bambou-info.com

 

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